J’ai pris l’habitude de faire un point d’étape régulier de mon implicatin dans la Ğ1. D’une part parce que j’aime bien ce travail de prise de recul, et d’autre part parce que je pense que ça permet de mieux se connaître pour mieux travailler ensemble, d’encourager les nouvelles contributions en visibilisant un exemple, et que ça participe à rendre un projet logiciel plus humain.
Voici un petit historique pour ceux qui découvrent :
- 2021-2022 Mes contributions à la Ğ1 (HugoTrentesaux 2021-2022)
- 2022-2023 Je me lance à plein temps (HugoTrentesaux 2022-2023)
- 2023-2024 Je continue à plein temps (HugoTrentesaux 2023-2024)
- 2024-2025 Je ne suis plus à plein temps! (2025)
Aujourd’hui, un mois après la migration Ğ1v2 qui m’a occupé pendant les trois dernières années, je suis dans une phase étrange où le logiciel m’intéresse toujours, mais je ne trouve plus de motivation pour coder. Par ailleurs le perfectionnement des LLM change la donne. Je n’ai pas vraiment envie de les utiliser pour coder parce que ça m’amuse moins que de coder à la main et que ça pollue, mais ma productivité devient ridiculement petite par rapport à ceux qui l’utilisent (comme poka, 1000i100, cgeek, elois…).
Voici ce que je compte continuer à faire :
réflexion systémique / pilotage
- analyse de l’état du projet, ses forces et faiblesses, priorités et évolutions long terme possibles
- visibilisation des thématiques soulevées par d’autres personnes qui me semblent importantes
- rédaction de documents détaillant l’intention derrière le projet
transmission / formation / communication
- rédaction de documentation destinée aux humains (ou aux machines
) - accompagnement des administrateurs de nœud sur le forum (forgeron, miroir, squid…)
- vulgarisation du fonctionnement des logiciels et du processus de développement (vidéos, articles…)
- participation à des interviews, partage d’opinion…
réseaux de prod
- suivi / anticipation sur le réseau Ğ1(v2) (pannes, bugs…)
- analyse de données (toile de confiance, transactions…)
supervision sur certains logiciels (Duniter, duniter-squid, Ğcli)
- relecture des MR
- suivi des tickets (bugs, features requests)
R&D
- recherche d’idées nouvelles et conception d’architectures
- développement de prototypes
Bien entendu, c’est à titre indicatif, et ça dépend du temps que j’arriverai à consacrer à la Ğ1, mais au moins ça donne une idée. J’aimerais ci-dessous partager librement mes idées pour vous donner accès à ce que je pense.
Outil d’analyse
Dans la v1 j’avais entamé le projet DataJune (datajune) avec l’idée de faire des analyses et visualisations de données qui permettrait d’éclairer les dynamiques à l’œuvre dans la communauté Ğ1 et les choix stratégiques pour son évolution.
J’ai complètement mis en pause ce projet avec la v2, mais c’est un de ceux que j’aimerais le plus reprendre, parce que c’est ce qui me plait le plus et me semble être celui où j’apporte le plus de valeur. Quelques ambitions en vrac :
- fournir un nouvel outil comme wotmap (v1) permettant de visualiser et explorer la toile de confiance dans son état actuel
- faire une plateforme produisant des visualisations à jour (comme avec les cron datajune à l’époque où ils tournaient) et permettant l’export de données pour une analyse plus fine
- fournir des utilitaires d’analyse locale de toile de confiance (comme wotwizard, g1monit et autre) afin d’aider les coordinateurs de groupes locaux à expliquer les dynamiques locales de la toile, planifier des rencontres, et intégrer des nouveaux
- produire une toile de confiance animée régulièrement permettant de répondre à des questions du genre
- quelles zones de la toile sont en expansion / contraction
- quelle zones de la toile sont plus stables dans le temps / les plus dynamiques
- éclairer les prises de décision collectives en mesurant les tendances de vote
Datapods et modération décentralisée
Nous avons fait le choix de lancer la v2 sans changer la couche de données, qui repose encore sur les pods Cesium+ v1. Mais cela ne satisfait pas mes attentes en termes de performances, décentralisation, modération, et possibilités d’évolution.
J’ai pu faire une expérimentation avec les datapods ipfs il y a deux ans, ce qui m’a permis de bien mieux comprendre les problématiques, mais sans aboutir à un produit utilisable en production.
J’aimerais finaliser mon article de blog qui résume ce que j’ai appris, puis concevoir une couche de données à la hauteur de nos ambitions. En vrac :
- permettre la cohabitation saine de visions du monde hors consensus
- créer un réseau social qui dépasse les frontières de la Ǧ1, mais qui met en valeur son système d’identité
- servir de base pour les échanges d’informations nécessaires à des prises de décision collectives de qualité
- séparer la responsabilité technique de l’hébergement de la responsabilité humaine de la modération
Coordination des efforts de développement
Même si la diversité apporte du bon et doit rester, il nous faut trouver une manière de garantir la pérennité des logiciels et l’amélioration coordonnée de ceux-ci. Si une fonctionnalité est développée sur un outil et qu’elle rentre dans la ligne éditoriale des autres, il faut qu’elle soit cross-portée sans tarder. Si nous intégrons par exemple un système de messagerie distribué à l’écosystème Ǧ1, il ne doit pas être le privilège d’une seule application, mais doit permettre à tous les junistes et non-junistes d’échanger entre eux, quel que soit leur choix d’application. Pareil pour les commentaires de transaction chiffrés, les datapods, les RFC pour le NFC ou les liens de protocole (comme le paiement…).
La monnaie libre est déjà un concept suffisamment compliqué à comprendre pour quelqu’un qui n’a pas réfléchi à la question, il ne faut pas ajouter une couche de complexité induite par un écosystème logiciel disparate et incohérent.
Idées en vrac :
- RFC pour harmoniser la gestion de portefeuilles (scan des dérivations, code de déverrouillage, cryptographie ed25519), leur stockage et déverrouillage sécurisé, leur import/export ainsi que les métadonnées associées
- systématiser la recherche et résolution de bugs. Si un bug est présent sur plusieurs applis, il ne doit pas être corrigé que sur une, mais sur toutes
- uniformiser les exigences pour la toile de confiance définies par la charte (présentation de la charte lors de la confirmation d’identité ou renouvellement d’adhésion, question de compréhension lors de la certification…)
- RFC sur le scan réseau, implémentation cohérentes et optimales dans les différentes libs…
Stratégie de diffusion de la monnaie libre
Jusqu’à aujourd’hui, la seule diffusion construite de la monnaie libre a été portée par Stéphane Laborde et ses ateliers et RML sur la TRM. L’objectif était unique : faire comprendre la TRM et aller vers son expérimentation. Ensuite tout s’est construit autour de manière organique : la toile de confiance, la blockchain, la Ğ1, les Ğmarchés… Aujourd’hui il est extrêmement compliqué pour un nouveau de rentrer dans l’écosystème, pour tout un tas de raisons parmi lesquelles la trop grande quantité d’information à absorber en même temps qui le rend indigeste et nous cantonne dans un entre-soi problématique à plein d’égards. Il faut diviser notre projet en sections plus faciles à comprendre et à appréhender, avec chacune une stratégie de diffusion propre qui reposera sur des moyens potentiellement distincts. Je pense par exemple à :
La blockchain
Nous utilisons désormais le framework polkadot-sdk, bien plus audible auprès des communautés blockchain que le code custom qui portait la Ğ1 jusque là. Il faut développer nos liens avec les autres communautés blockchain pour annoncer notre existence et occuper la place de la blockchain grand public.
La gouvernance
Nous sommes réunis autour d’un consensus et avons des ambitions de prise de décision collective. Nous travaillons sur des système de vote novateurs à une échelle intéressante. Nous devons nous rapprocher des autres communautés qui travaillent ces questions. Nous devons mettre nos savoirs faire et ressources à disposition des autres organisations qui cherchent à structurer les prises de décision collectives.
Les communs
La monnaie libre doit occuper le créneau de la conception de la monnaie comme commun. Nous avons une culture du commun assez poussée, mais assez peu d’interactions avec les autres communs. Il faut plus de présence de la monnaie libre sur les événements des autres communs.
Les alternatives monétaires
La Ğ1 est un ovni dans le paysages des alternatives monétaires. Il est temps d’arrêter les critiques non constructives et le mépris des autres initiatives monétaires et de commencer à nouer des liens sérieusement. Le but n’est pas de dire “arrêtez tout et utilisez la Ǧ1”, c’est débile, mais d’apporter notre cadre de lecture aux autres, et de se nourrir des avancées qu’elles apportent comme notamment l’ancrage institutionnel.
Le logiciel libre
Notre communauté est également un ovni dans le milieu du logiciel libre. Nous ne sommes ni des barbus libristes à la GNU (il y en a, mais ce n’est pas représentatif), ni des fervents défenseurs du libre comme l’April, ni une asso de promotion du libre auprès du grand public comme Framasoft. Mais nous sommes à la fois de grands utilisateurs de logiciel libre, et une communauté de développeurs très acquise à la question du libre. Nos capacités d’entraide et notre fibre autonomiste font de nous un public assez sensibilisé à l’utilisation de Linux, de stores d’applis alternatifs, de solutions “dégooglisées”… Je pense que nous devons être présents sur la scène du logiciel libre et faire jouer ce réseau. Et le logiciel libre et la monnaie libre y gagneront. Il y a d’autres initiatives monétaires guidées par les motivations du libre, il faut qu’on fasse du lien avec.
La décentralisation
Nous avons une forte culture de décentralisation et du pair à pair (attention, la blockchain n’en fait pas partie, c’est juste du centralisé distribué). Nous avons l’ambition de jouer dans cette catégorie, c’est clairement un aspect à développer, mais pour ça il faut faire venir plus de monde de ce milieu, et ça ne va pas se faire tout seul.
L’identité numérique
La notion d’identité numérique devient de plus en plus importante. Avec l’IA et l’usurpation d’identité en ligne, les fake news, les fermes à bots qui manipulent l’opinion publique, il faut absolument intégrer des réelles capacités d’identité numérique à nos réseaux sociaux. Totalement indépendamment de la monnaie et du DU, il faut que notre savoir faire en terme d’identité numérique soit reconnu plus largement. Il faut renouer les liens avec BrightID et les autres.
La cryptographie
Ça rejoint un peu la notion d’identité numérique et de blockchain, mais dépasse le cadre. Il y a des vraies raisons d’utiliser des signatures cryptographiques et du chiffrement, pour garantir des propriétés comme l’authentification de la donnée et sa confidentialité. La Ğ1 est particulière au sens où elle met les primitives cryptographiques dans mains du grand public. Pas seulement pour les applications classiques, mais également pour le vote en ligne, la modération distribuée… C’est une porte d’entrée principalement pédagogique, mais qu’il faut exploiter également dans une stratégie de diffusion.
Le revenu de base / revenu universel / revenu d’existence
C’est un aspect que je trouve mal utilisé, mais qui vaut le coup d’être ré-exploré. Non le DU n’est pas un revenu existentiel (tant que la Ǧ1 ne permet pas d’accéder aux valeurs portant les besoins de base), mais la création monétaire en tant que mode de financement d’un revenu de base est une évidence dans la communauté Ǧ1. Il faut nouer des liens avec les autres mouvements “UBI” et sortir de l’attitude de rejet qui est encore trop présente dans la communauté.
L’outil monétaire
Le levier monétaire est souvent ignoré dans le débat public. Il y a quelques rares occurrences de livres ou émissions qui abordent le sujet monétaire, par des personnes qui semblent généralement ignorer l’existence du mouvement de la monnaie libre. Il faut se mettre en contact avec ses personnes et leur donner les clés pour intégrer les idées de la monnaie libre à leur réflexion.
Les structures de financement
La monnaie libre est aussi un terrain de jeu pour d’autres modalités de financement. Outre les pratiques comme le financement participatif et le prix libre qui sont assez répandues, nous expérimentons plein de manières relativement innovantes pour financer des projets, guider les projets par le financement (comme les dons fléchés), décider collectivement des allocations de financement (cercles de répartition). Il y a d’autres adeptes de ces pratiques qui sont limités par les possibilités que permettent le système euro, il faut leur donner les moyens d’expérimenter sur le terrain de la monnaie libre.
La toile de confiance
La toile de confiance dépasse le simple objectif du système d’identité unique décentralisé. C’est un vrai outil de réseau et mise en relation, qui pourrait servir à beaucoup d’autres collectifs. Il faudrait rendre la toile de confiance utile en tant que telle, en la dissociant de l’aspect monétaire. Il faudrait l’enrichir de toiles de recommandations pour mettre en valeur les compétences et savoir faire. On peut par exemple imaginer la reconnaissance des savoir faire artisanaux, la mise en relation de collectifs via des personnes passerelles…
Système de communication
Malgré quelques super initiatives, la plupart venant de @ManUtopiK comme le site monnaie libre connecté au forum, la carte monnaie libre, les listes de diffusion mail d’Axiom Team, notre appareil de communication est encore très décousu, ce qui ne facilite pas du tout les stratégies de diffusion de la monnaie libre. Comme le disait bien @PiNguyen, il nous faut des kits de communication avec des graphismes, des présentations, flyers qui livrent une vision compréhensible de la monnaie libre. Il ne s’agit pas de donner “la” bonne manière de comprendre la monnaie libre, c’est illusoire, mais bien de donner des supports de qualité pour guider les nouveaux dans leur exploration.
Je rajouterais qu’il faut prendre plus au sérieux la question de la formation. Lors des événements je rencontre beaucoup trop de personnes à mon goût qui sont dans la monnaie libre depuis longtemps et soit pensent connaître des choses (fausses), soit doutent mais ne savent pas où trouver une information fiable. Ce n’est pas une solution acceptable. Sur la partie factuelle non sujette à interprétation, il faut que l’information circule correctement, car le flou et l’opacité permettent d’entretenir des situations de domination par rétention d’information.
Par ailleurs, beaucoup d’informations relatives aux événements circulent uniquement sur des réseaux non publics, ce qui renforce l’entre soi et l’impression vu de l’extérieur que rien ne se passe (parfois c’est vrai, mais parfois pas). La solution du forum monnaie libre a permis à ceux qui en faisaient l’effort de référencer leurs événements, mais il est temps de faire mieux. Ça peut prendre la forme d’outils tiers sans inscription ou de fonctionnalités directement intégrées aux applications. Dans tous les cas il faudra l’intégrer au système de datapods.
Briques logicielles intégrables
Une partie de ces idées ont été prototypées dans Ǧ1companion en mode “extension navigateur”. Il s’agit de l’intégration de liens de paiement dans les pages, de fonctionnalités “no code” ajoutées dans de simples sites statiques, mais en allant plus loin d’une sorte de “SSO Ǧ1”.
Il faut aussi penser aux technos un peu plus “old school” et centralisées comme les plugins wordpress, parce que ça a été beaucoup demandé notamment par éconolibre et que non, l’IA ne permettra pas d’infuser instantanément la culture p2p et les architectures “modernes”.
L’écosystème Duniter est très riche, mais peu accessibles à ceux qui ne s’y sont pas intéressés de près. Il faut permettre aux gens de construire dessus quel que soit leur niveau de compréhension.